SAMY THIÉBAULT– « Je suis tombé dans la musique avec le jazz »

Samy, saxophoniste, nous présente son album Rebirth à l’occasion de sa tournée en Asie avec l’Institut Français et Adrien au piano, Sylvain à la contrebasse et Philippe à la batterie. Nous avons rencontré Samy avant son concert à Ho Chi Minh Ville qui a eu lieu vendredi dernier.

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Lepetitjournal.com/Hochiminhville : Alors, pourquoi Rebirth? Un besoin de renaitre?

Samy Thiébault : Le nom de l’album s’est défini à posteriori de l’écriture. J’ai eu une période intense où la nécessité d’écrire a été très forte. J’ai vécu 2 décès coup sur coup dans ma famille (mon père et ma mère pour être plus précis), j’ai rencontré celle qui partage ma vie aujourd’hui et j’ai eu la naissance de mon fils.

Tout est question de transmission, donc je n’ai pas forcément vécu cette période avec violence, plutôt une transmission. Je ne dirais pas que ce fut un “bon moment”, mais les choses se transforment et évoluent, et j’ai plutôt vécu cette période avec une forte spiritualité.

Et puis la venue de mon fils, incroyable… Imprévue et merveilleuse, exactement comme je voyais les choses.

Nous avions fait un gros projet autour de “The Doors” pour notre 5ème album, le projet a très bien marché, on a eu un super retour avec le public, et j’ai compris pourquoi ce projet a plus rencontré le public que les autres: nous n’avions encore jamais pris de front la question de la mélodie, et les “Doors” sont très accès là-dessus. J’ai donc eu envie, pour continuer sur cette approche artistique, de me concentrer sur la mélodie, sans céder à la facilité.

Apres cette période, j’ai pris 6 mois pour bosser de façon très intense. Quand j’ai refermé toutes mes partitions, je me suis aperçu qu’il y avait des mélodies qui venaient du Maroc, le pays de ma mère, de Cote d’Ivoire où je suis né, d’Amérique latine où nous avons beaucoup tourné… Des mélodies empruntées à la musique française alors que mon père était pianiste… Des mélodies iraniennes, pays de ma femme…
Tout faisait sens. Comme une espèce de transformation et de renouveau…

On en a parlé avec l’équipe, et c’était un peu une évidence, Rebirth abordait, stylistiquement, en termes d’écriture, en termes de jeu de ténor aussi, un jazz très moderne et inscrit dans mes racines.

Comment es-tu tombé dans la musique? Et puis dans le Jazz?

Je suis tombé dans la musique avec le jazz en fait. Mon père était pianiste amateur et fan de jazz, et à 8 ans, il m’a mis un saxophone dans les mains et envoyé à l’école de musique. Et ça a très bien marché!

Les premiers morceaux que j’ai pu jouer étaient des morceaux de jazz que nous jouions ensemble les week-ends.

J’ai aussi beaucoup aimé la musique classique, mais je ne me voyais pas faire ça de ma vie. J’ai fait des études de philo à l’époque.

A 20 ans, je découvre la musique de John Coltrane, et ce fut comme un coup de massue! Dans sa musique, j’ai trouvé les réponses à toutes les questions que je me posais. Il y avait dans la musique la question, la réponse, la musique, le physique, ce “truc” palpable… Tout était là. J’ai tout arrêté pour me consacrer uniquement au sax et au jazz.

Tu fais du sax, et aussi de la flute c’est ça?

Oui! Alors la flute, ça ne fait pas si longtemps que j’en fais, seulement 10 ans. Je me suis aussi remis au saxophone soprano. La flute, c’est un peu diffèrent. C’est hyper lyrique, et j’adore l’instrument. Comme j’ai peu de technique, ça me force à être beaucoup plus simple et mélodiste sur la flute, alors que sur le sax ténor, que je maitrise bien plus, je peux vite aller dans des choses qui me concernent “moi et moi”.

Vous êtes un groupe de 4 depuis plus de 10 ans. Comment vous êtes vous rencontré?

On s’est tous rencontré – sauf Philippe – dans une école un peu folle qui existait il y a 15/16 ans, qui s’appelait l’IACP, créée par les frères Belmondo.

C’était vraiment une école comme il n’en existera plus jamais, je pense. On y était 24/24 tous ensembles. On arrivait à 8 heures du matin, on repartait à 2 heures du matin, il y avait des cours, on était au bar, on écoutait des disques, on faisait les cons, on sortait, on buvait des coups, on revenait, on retravaillait… Evidemment, l’école a fermé car ce n’était pas tenable!

J’ai donc rencontré Adrien à cette époque, et on ne s’est pas lâché depuis. Sylvain n’a pas fait cette école, mais lui jouait déjà avec les frères Belmondo à l’époque, et Philippe était leur batteur. Philippe était un de mes idoles, donc le fait de jouer avec lui aujourd’hui est juste merveilleux.

Voilà, ça fait grosso-modo 10/15 ans qu’on se connait tous.

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Comment qualifierais-tu ton jazz et tes influences?

Alors… En fait, j’ai de plus en plus de mal à répondre à cette question, et j’en suis assez content. Il y a quelques années, je t’aurais répondu de façon très très claire: un jazz post Coltranien. Et je pense que je suis sorti de cette période.

Dans tout processus artistique, et surtout en jazz, le rapport au maître est très important (comme dans les arts zen). Tu es dans un rapport total d’imitation, afin de maitriser parfaitement le langage de celui que tu admires, et au bout d’un moment, quand tu arrives à une certaine forme de maitrise, sans t’en rendre compte, il y a un processus de déviation qui se passe. Le maître que tu imites est tellement particulier et a tellement sa voix propre qu’en l’imitant, ta voix personnelle commence à s’affirmer, paradoxalement.

Du coup, j’ai commencé à ressentir ça sur le dernier album. J’ai beaucoup de mal à répondre maintenant. J’ai l’impression que mes influences ont un peu éclaté. Avec tout le travail fait sur Rebirth, je remarque je suis très tourné sur la musique folklorique maintenant, la musique traditionnelle. Je dirais qu’elle est beaucoup plus tournée vers le monde qu’avant. Vers la vie…

J’ai moins d’oeillères qu’avant, ça c’est sûr.

Tu as collaboré avec Avishai Cohen, l’un des plus grands trompettistes au monde. Est-ce la première fois que tu as des “guest stars” sur tes albums? Penses-tu à des collaborations futures?

Une collaboration de ce niveau là est une première pour nous. Avishai Cohen est l’un des plus grands trompettistes au monde, et je voulais l’avoir sur cet album afin d’avoir cette dynamique nouvelle, et surprendre. Je voulais quelque chose qu’on n’a jamais entendu avant, et Avishai a su apporter ceci. Il a un rapport à l’instant que je n’ai jamais entendu avant, une maitrise parfait de l’improvisation… L’avoir avec nous a été une espèce de combustible incroyable.
Donc oui, de ce niveau là, c’est la première fois.
Sinon, par le passé, on a aussi joué avec les frères Belmondo, mais c’était il y a un moment.

C’était une bonne parenthèse, mais j’ai un principe: l’équipe que j’ai aujourd’hui, je veux la faire vivre le plus longtemps possible, donc je pense qu’on va faire encore quelques albums tous les 4.

Et quels sont tes projets futurs?

Bonne question! Je ne sais pas trop, ça foisonne dans ma tête.
Dans Rebirth, j’ai du faire beaucoup de choix car j’ai énormément écrit. J’ai donc assez de matière pour faire un second album, qui lui serait beaucoup plus tribal, sur les chants lyriques et folkloriques. On a du faire beaucoup de choix de cohérence, et Rebirth lui est très acoustique.

Un fantasme absolu serait de me rapprocher d’un orchestre symphonique, mais cela demande beaucoup de moyens.

Pourquoi ne pas tenter l’aventure électrique… Comme ce n’est pas ma culture, je suis très curieux de voir ce qu’on peut faire.

Ensuite, Rebirth vient de sortir, on fait sa promotion. Pour les projets, on a le temps… Et on va les laisser venir!

D’après lepetitjournal.com/Hochiminhville