L’aventure du Moi dans la littérature vietnamienne contemporaine

18h - 09.08.2016 - Médiathèque de l’Espace - 24 Trang Tien, Hanoi

Au début du août, l’Institut Français de Hanoi – L’Espace a organisé une table ronde L’aventure du Moi dans la littérature vietnamienne autour de l’ouvrage Đọc ‘tôi’ bên bến lạ de Đoàn Cầm Thi, maître de conférences à l’INALCO.

De quand date la première apparition du « tôi » – le « je » neutre et souverain – dans la langue vietnamienne ? Comment se manifeste la conscience de soi dans les œuvres « classiques » ? Le contact  avec l’Occident  a-t-il provoqué des mutations en matière de l’écriture personnelle ? Ce sont les questions que le nouvel ouvrage de Đoàn Cầm Thi, Đọc ‘tôi » bên bến lạ, essaie de répondre avant de s’attaquer au cœur de son propos : l’usage du Moi dans la littérature vietnamienne depuis 1986.

Au Vietnam comme ailleurs, le Moi est le fruit d’une longue construction linguistique, culturelle et idéologique. La lente émergence du « tôi » est en grande partie due au confucianisme et à la culture rurale qui ont exercé une forte influence sur les structures sociales et mentales du Vietnam. Même dans les textes non fictionnels comme Mon cœur mis à nu de Cao Bá Nhạ (1809-1854) ou Lettre de prison de Phan Bội Châu (1867-1940), les sentiments sont conventionnels et le « je » quasi absent. C’est le Kiều de Nguyễn Du (1766-1820) qui marque une nouvelle étape dans la genèse de la notion d’individualité, en décrivant les sentiments amoureux qui dépassent souvent pudeur et convenance. À la différence de Plaintes d’une femme de guerrier de Đoàn Thị Điểm (1705-1748) dont l’héroïne n’utilise tout au long de son monologue que le « thiếp » – la première personne au singulier employée jadis par une femme pour signifier son infériorité par rapport à l’homme -, Nguyễn Du a laissé ses personnages féminins s’exprimer en « tôi ».

Le christianisme, quant à lui, a joué un rôle crucial dans ce domaine en raison de la relation personnelle qu’il crée entre l’homme et Dieu, à l’opposé du bouddhisme qui, tel qu’il est pratiqué au Vietnam, n’autorise qu’une confession fort peu individuelle. Les premiers missionnaires établis au pays ont choisi de traduire « je » et « nous » par « tôi » et « chúng tôi » dans les prières adressées à Dieu. C’est ainsi que L’Histoire de Lazaro Phiên [Thầy Lazaro Phiền], traitant de la faute et du remords, rédigé en transcription alphabétique du vietnamien (quốc ngữ) par le catholique Nguyễn Trọng Quản, paru à Saigon en 1887, a non seulement ouvert la voie au roman vietnamien moderne, mais également contribué au développement de l’introspection et de l’expression du Moi.

À l’aube du XXe siècle, sous l’influence de la culture occidentale, l’individu s’affirme en faveur de la création de plusieurs courants littéraires qui revendiquent pour le sujet le droit légitime de vivre et d’aimer. L’homme, en tant qu’être singulier, est devenu la valeur cardinale de l’expression littéraire. Ce contexte a vu naître, de 1938 à 1945, de nombreuses autobiographies, Jours d’enfance de Nguyên Hồng ou Herbes folles de Tô Hoài, dont la nouveauté réside dans le double projet, apparemment contradictoire, de la critique sociale et de la quête de soi. Si le premier trouve dans la psychanalyse une approche originale pour explorer son passé dans son amour sensuel et incestueux pour sa mère, le second cherche dans sa fascination d’enfant pour la photographie les premiers signes de son goût pour la représentation du réel. Ils tentent l’un comme l’autre de faire entrer la littérature du Moi dans l’ère de la modernité, par la voie de la science et de la technologie. Dans les années 1939-1945 où le Vietnam prépare activement sa décolonisation, ses écrivains croient encore que la quête du Moi est indissociable de l’idée de la démocratie et du progrès, conviction qui sera brisée à l’épreuve de la guerre.

Après une longue période de rupture où le « tôi » a été condamné par l’idéologie marxiste mettant en avant la masse et la classe, le mouvement du Renouveau lancé en 1986 marque l’avènement du Moi. La littérature vietnamienne passe alors du réalisme socialiste au postmodernisme, sans transition. Dans les œuvres des écrivains, de l’après-guerre – Nguyễn Huy Thiệp, Phạm Thị Hoài, Bảo Ninh… – au 21e siècle – Nguyễn Việt Hà, Nguyễn Bình Phương, Đỗ Kh., Trần Vũ, Thuận, Phong Điệp, Phan Việt, Phan Hồn Nhiên, Vũ Đình Giang…-, triomphe l’aventure d’anti-héros, sans état civil, à l’identité multiple. Depuis l’apparition des autofictions comme La Messagère de cristal (1988, Phạm Thị Hoài), Chinatown (2004, Thuận), Blogger (2008, Phong Điệp), Histoires sans queue ni tête au début du siècle (2008, Vũ Phương Nghi), la littérature vietnamienne s’engage de plus en plus dans la nouvelle aventure, brouillant la ligne de partage entre le réel et le virtuel. Au-delà des mutations idéologiques et sociales, l’explosion de l’écriture de soi dans le Vietnam contemporain traduit sa quête de nouvelles bases esthétiques.

Inscrit dans une approche poétique du texte, l’ouvrage de Đoàn Cầm Thi explore des processus de création littéraire et des formes d’expressions personnelles pour offrir de fécondes pistes de lecture.

Maître de conférences à l’Institut national de langues et civilisations orientales (Inalco), Đoàn Cầm Thi a publié Đọc ‘tôi » bên bến lạ (NXB Hội nhà văn & Nhã Nam, 2016), Écrire le Vietnam contemporain. Guerre, corps, littérature (Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2010), Au rez-de chaussée du paradis. Récits vietnamiens 1991-2003 (Philippe Picquier, 2005), Poétique de la mobilité (Rodopi, 2000). Lauréate du prix « Les Mots d’Or de la traduction 2005 » (AIF – Société française des traducteurs), elle dirige la collection « Littérature vietnamienne contemporaine » aux Editions Riveneuve (Paris).