La série Trà Đá

L’Institut Français de Hanoi – L’Espace organise l’exposition photographique Une autre ville – PUBLIC, PRIVE, SECRET des deux photographes talentueux – Joseph Gobin (français) et Phương Nguyễn (vietnamien) avec le commissariat d’exposition du photographe Mai Nguyen Anh.

Un imposant parasol noir se courbe pour s’accouder sur la chaussée. En dessous, ce qui s’apparente à un dos s’esquisse le long d’un mur anodin. A côté, un arbre supporte un autel entre ses ramifications où sont déposées des offrandes.
 Tabourets en plastique et thermos se bousculent à l’arrière d’une vaste bâche enroulée autour d’un gros tronc d’arbre. La scène déroute autant qu’elle intrigue. On peine à deviner le dessein d’une telle installation.

Ces lieux ordinaires sont des quán-nước-chè, faute de mieux, on les traduit habituellement par “échoppe de thé”. Contre un mur, derrière un arbre, au milieu d’une clairière, ils apparaissent soudainement comme des champignons sauvages dont l’existence est brève et imprévisible. Une fois sortis de terre, ils offrent une halte à quiconque prend le temps d’occuper l’un de ces petits tabourets.

Fondamentalement, c’est de l’appropriation d’espace public. (En effet, les autorités ont maintes fois entrepris d’éradiquer ce genre de mauvaise herbe). Mais ou se situe la ligne qui délimite la sphère publique de la sphère privée ? Quand est-elle transgressée ? Lors d’une infraction, d’un changement de perception, d’une nouvelle législation ? Dans cette ville où les intérêts privés dégoulinent sur les trottoirs, ces quán-nước ne sont rien de plus que l’essence même de l’âme de la ville qu’habitent les Hanoïens –bien loin d’eux l’idée d’une transgression.

Les Vietnamiens affirment que les origines des quán-nước-chè remonteraient au temps où l’agriculture dominait les activités économiques. Un quán-nước d’alors se serait logé sous un arbre entre deux rizières. L’étal aurait été fait de bois ou de bambou. Les pauses thé avaient lieu tandis que les gens socialisaient et se tenaient au courant des dernières nouvelles.

Les temps ont changé. Les rues s’engorgent de voitures. Les immeubles majorent leur nombre d’étages à chaque occasion. Les cafés et salons de thé climatisés pullulent. Pourtant, la gentrification n’a pas encore réussi à balayer les quán-nước. Ils continuent à se nicher entre les bâtiments, les centres commerciaux et en marge des grandes rues. Le plastique a inévitablement remplacé le bambou et le bois, mais les quán-nước conservent leur statut de lieu de rencontre, s’y rendre continue d’être la promesse d’un moment convivial.

Une tasse de thé reste une boisson peu chère et populaire. Elle est servie avec autant d’hospitalité aux mains rêches d’un ouvrier qu’aux douces paumes d’un greffier. Et un lycéen aux doigts immaculés serait reçu d’une bien même manière. Le tout dans un même quán. Les inconnus deviennent amis. Des acolytes, par millier. Tous égaux sur de petits tabourets en plastique. En attendant le thé, une pipe passe de main en main alors que les plaisanteries fusent au milieu des volutes de fumée.

De petits tabourets en plastique sont épandus sur un asphalte cabossé. A l’arrière, un temple se morfond dans le reflet d’un lac, pendant ce temps, des verres de thé jaune foncé chatoient à la vue du soleil.

Un comptoir bleu occupe l’espace central, dessus s’entassent des bouteilles de soda et des bocaux remplis de mignardises. Tabourets, sceaux et glaciaires, de formes et couleurs variées, s’agglomèrent comme s’il était question d’une installation artistique.   

Un salon de thé pris en photo, puis un autre sur la photo suivante. Aussi différent soit l’aménagement, les « matériaux » ont un goût de déjà vu. Pourtant, chaque lieu porte la marque de fabrique de son propriétaire. L’appropriation d’un lieu public commence quand des tabourets sont posés au sol et se termine lorsque le genius loci a parlé.

Un homme fume sa pipe. Une vendeuse de thé se laisse aller à ses pensées, les mains pliées sur ses cuisses. Un garçon est assis sur un parpaing à hauteur de cheville. Tous sont proches du photographe. Nonchalants, impassibles face à l’indiscrétion de l’objectif. Rien n’a d’importance.

 

C’est Hanoi,

Comme d’habitude, comme toujours.   

La série Trà Đá a été photographiée avec des pellicules périmées et à l’aide d’un appareil moyen format. Lors du développement des films de mauvaises chimies ont été volontairement employées. Le résultat désoriente et les détails se confondent avec le contexte, Nous sommes livrés à nous-mêmes pour déchiffrer ce que nos yeux voient ou croient voir. Comme le photographe l’explique « l’altération délibérée des négatifs avait pour but de retirer l’influence de l’espace-temps ».

Photos de @Joseph Gobin
Par Mai Huyền Chi

Informations pratiques:

  • Horaire : 07.11 – 30.12.2019
  • Lieu: Auditorium de L’Espace, 24 Tràng Tiền, Hà Nội
  • Entrée libre
Catégories : Expo Photo