L’interview de Laurent Barnavon par L’Officiel Vietnam

10/11 - 11/12 à l’Institut français de Hanoi – L’Espace, 24 Tràng Tiền, Hà Nội

A l’occasion de l’avant-première de l’exposition Introspective 1996/2016 «Ce n’est qu’une impression»* qui aura lieu du 10 novembre au 11 décembre à l’Institut français de Hanoi – L’Espace (vernissage à 18h le 10 novembre), Laurent Barnavon a accordé une interview au magazine L’Officiel Vietnam.

Y-a-il une inspiration ou une raison particulière qui vous a amené à poursuivre ce projet?

L’apparition de la photographie numérique en 1996 a déclenché en moi la volonté de travailler la tautologie de la photographie de photo et le sujet de la multiplication des images. J’ai commencé aussi à ce moment-là à réunir mes deux pratiques artistiques de prédilection : la sculpture et la photographie.

En 1999, à la fondation Pistoletto, j’ai décidé d’utiliser le magazine de mode comme matière première de mon travail.

Plus précisément, pourriez-vous en dire plus sur l’ensemble du processus de vos 15 années de travail? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant ces années?

J’ai eu d’abord la volonté de réaliser une œuvre qui unifierait les deux disciplines (la photographie et la sculpture) en une seule installation. J’ai passé 15 ans à chercher la solution – à la fois artistique et technique – pour qu’une image carrée ayant  la taille du corps humain, en hommage au Vitruve de Léonard de Vinci, devienne, uniquement par la technique du pliage et des secrets de la géométrie, une robe ayant les proportions parfaites d’un modèle. Dans ce cheminement, entre la photographie de départ accrochée aux murs, exposée comme un tableau et le résultat final de la robe, cette transformation parcourt le chemin de la sculpture pour épouser enfin les courbes du corps d’une femme.

Comment pourriez-vous, en quelques mots, résumer votre projet ?

Un magazine devient une image
Une image devient une sculpture
Une sculpture devient une robe
Une robe devient un magazine

C’est pourquoi je définis ainsi ce projet comme un magazine qui devient tableau, car je le compose avec différentes pages atteignant l’échelle d’un corps humain.

Ainsi, le magazine devient tableau, puis, par le pliage sans découpage, par respect de la tradition des techniques de l’origami, le tableau devient sculpture.

Cette sculpture épouse au fur et à mesure les courbes d’une femme pour devenir robe.

Cette robe devient ainsi par son esthétisme et sa grande beauté une image même de magazine.

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Quelle est votre création préférée dans cette exposition? Pourquoi?

Je présente aussi dans l’exposition une série de portraits que j’ai obtenus par une technique qui m’a demandé 5 ans de recherches et qui révèle un phénomène physiologique de la reconnaissance des images.

Un portrait de grand format 1.80mx1.20m après pliage devient une œuvre de 90cmx60cm.

De près, il ne reste que très peu d’informations lisibles sur ce visage ; on contemple la quasi-exclusive beauté de la géométrie. Mais de loin, le cerveau ajoute de l’information, l’image devient limpide et l’expression même du modèle apparaît. J’invite ainsi le spectateur à prendre du recul. Je suis très heureux de présenter cela en avant-première au Vietnam, à Hanoi. Mais bien sûr, mon œuvre de prédilection est «un magazine qui  épouse les courbes d’une femme» ; la sculpture qui m’a demandé le plus de recherches, le plus de temps, et le plus de difficultés.

Si vous aviez à raconter une histoire à travers cette exposition, pourriez-vous me parler de la relation que vous avez avec les matériaux que vous avez utilisés?

Le magazine est pour moi un lieu dédié à la beauté féminine et à son image la plus contemporaine. J’imagine qu’une femme se projette sur chaque page, vêtue de différentes façons ; qu’elle s’approprie ainsi l’idée de la projection de ces images sur son propre corps. Ma sculpture répond donc littéralement à cela puisqu’elle est un tableau, constitué de page de magazines, qui l’enveloppe au plus près pour épouser sa grâce.

Existe-t-il un matériau qui vous inspire toujours ? Quel est le matériau qui fait l’âme de vos œuvres?

Durant 10 ans, j’ai parcouru l’Europe et l’Asie afin de parfaire mon savoir de métallurgiste tâchant de préserver une technique ancestrale qui me passionne, la fabrication de l’acier à partir de la transformation alchimique de la pierre. Durant ce long et laborieux processus le pli intervient aussi de manière fondamentale et permet ainsi de former à l’échelle de l’atome, la matière même de l’acier qui composera l’outil ou l’arme désirés. Ainsi pour moi, quand je plie une photo, un tissu, du cuir, de l’argent ou de l’acier, c’est finalement la matière même de la géométrie que je plie. Les carrés, les triangles et autres losanges sont donc ma matière de prédilection de la divine proportion et quand la beauté de cette matière géométrique se lie à celle de la femme, alors oui cela est, somme toute, plus plaisant qu’une grosse enclume, un feu brûlant et des mains noires de charbon !

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Connaissez-vous Issey Miyake? J’ai l’impression que vous et Issey avez quelque chose en commun. Qu’en pensez-vous?

Vous me faites un très grand honneur avec cette question. Bien sûr, je le considère comme le plus grand maître du lien sacré qui unie l’élégance féminine et l’exigence de la géométrie.

J’ai rêvé de le rencontrer, place des Vosges à Paris, dans l’un de ses premiers ateliers, un lieu empli de poésie parisienne auquel il a su apporter tout son art. J’ai eu la chance d’être reçu par ses équipes plusieurs fois, mais je ne l’ai malheureusement jamais rencontré en personne.

Oui, merci de cet honneur. En effet la pratique du pli, de la géométrie appliquée aux proportions divines de la femme est un chemin commun entre lui et moi.  Je considère Issey Miyake  comme un maître et un pilier de l’histoire de la haute couture internationale mais, humblement, je ne peux me comparer à son univers car mes créations ne sont pas des vêtements, mais seulement des sculptures.

Vous avez beaucoup voyagé entre l’Asie et l’Europe mais qu’est-ce qui vous attire vers l’Asie ?

J’ai grandi avec une famille vietnamienne en France. Je suis fils unique et mon « frère » d’école et voisin, lui, avait 4 frères et 5 sœurs. Ainsi, nous étions très souvent 15 à table avec les parents et la famille. J’ai grandi ainsi avec cette conscience magnifique de l’Asie, dans cette famille où malgré le peu de place vacante dans leur appartement, dans la plus grande pièce, un espace était consacré à un autel de prière (symbolisant pour moi la conscience de l’invisible, les êtres absents et la magie du pouvoir de la vie). Cela m’a toujours fasciné ainsi que les rituels et le calendrier, si différent du nôtre. Quant aux calamars séchés et saucisses de viande fermentée et piments- si exotiques étaient nos friandises !– ce sont les récompenses qui ont bercé mon palais d’enfant, mes madeleines de Proust.

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Et le Vietnam, qu’est-ce que vous aimez le plus dans notre pays et pourquoi vous avez organisé cette exposition à Hanoi?

C’est en hommage et en honneur à tout ce que cette famille m’a offert et appris durant toutes ces années. Je tiens ainsi à leur dire merci. Ils m’ont accueilli sans aucune différence et bien sûr, c’est parmi eux qu’enfant, j’ai fait mes premiers pliages. Mais à l’adolescence, ils étaient tous passés au dessin, à la peinture, à la couture et tous si doués naturellement qu’il valait mieux pour moi  de continuer le pliage !

C’est ainsi pour fermer cette boucle et dire à ma famille vietnamienne plus que merci, à la façon de mon travail sur l’image d’image –  que je tiens, en avant-première, à présenter mon travail au Vietnam, pays ou espace dédié aux âmes et aux sourires du cœur qui me fascinent.

Parlez-moi de l’avenir, auriez-vous un nouveau projet au Vietnam?

Oui, il y en a plusieurs et j’espère que certains d’entre eux se concrétiseront. Mais la vie d’artiste prend des chemins parfois imprévisibles. Je rêvais depuis trente ans de découvrir le Vietnam, je souhaite ardemment  partager maintenant des projets avec des créateurs et artistes vietnamiens.

* L’Exposition est réalisée avec le soutien de :

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L’OFFICIEL VIETNAM